Patou, il n’est jamais trop tard !

En septembre dernier, un officiel français s’exprimant sur la situation en RCA disait : « Nous ne voulons pas d’un trou noir au milieu d’Etats, le Cameroun, le Tchad, le Congo, qui ont eux-mêmes des fragilités ou vont entrer en transition. » Lisons entre les lignes. Le Cameroun est donc soit un État fragile, soit il va entrer en transition. Mais bon, ça c’était en septembre, et aujourd’hui nous sommes en mai, le 20 mai. Mon cher Cameroun fête donc son unité. Chaque 20 mai, un peuple en communion avec lui-même. Cette année, actualité oblige, le gouvernement Camerounais a choisi de mettre l’accent sur la communion entre les populations et l’armée. Ah quelle belle histoire ! Partout sur le net fusent des messages de félicitation, d’auto-félicitation de la part des sœurs et frères des quatre coins de la planète. Des messages de solidarités. Car la Nation se trouve aujourd’hui face à un ennemi commun et de surcroit un ennemi étranger nous dit-on. Un ennemi étranger, mais que c’est fédérateur. Tellement fédérateur que rares sont ceux qui se sont offusqués que des Chefs d’États Africains soient convoqués à l’Élysée pour discuter d’un problème Africano-Africain, que l’Union Africaine une fois de plus se laisse ignorer, mais surtout que Paul Biya choisisse Paris pour faire sa déclaration de guerre contre Boko Haram. Laisser sa capitale pour aller dans une capitale étrangère déclarer la guerre aux assaillants de son pays… Bref, nous avons perdu une bataille de plus, mais pas la guerre. Le Cameroun n’est pas en état de siège, Yaoundé pas encore occupée. Je continue d’y croire.

Pour me mettre à fond dans l’ambiance du 20 mai, quoi de mieux que du makossa rétro. Mais malheureusement la playlist aléatoire m’a balancé « Patou » de Prince Eyango. Malheureusement car je voulais juste m’enjailler un peu et non partir dans des réflexions. Patou c’est une de ces chansons excellant dans le registre de la critique sociale. Une critique sociale tellement pertinente qu’elle ne s’efface point même devant le talent d’Aladji Touré à la basse. J’ai commencé par essayer de savoir qui était exactement Patou, cette personne à qui s’adressait Prince Eyango. D’aucuns disent qu’il s’agissait d’une de ses danseuses. Les plus inventifs disent Patou, c’est PAul et chanTOU. Les fous. J’ai fini par me dire que Patou c’est toi, moi, eux, lui, elle. Bref tous ceux et celles dont la mémoire est bardée de souvenirs quand résonne le chant : « Ô Cameroun, berceau de …. »

Prince Eyango s’adressait à Patou en 1989. Un quart de siècle plus tard, qu’en est-il de ses remarques concernant l’état du pays ? Telle est la question que je me suis posé.

« Nous avons beaucoup de problèmes. A bas le tribalisme, à bas la corruption, et l’injustice sociale y compris le manque de respect. » Ah oui, des problèmes nous en avons toujours. Le tribalisme et la corruption nous rongent de tous les côtés. Pas besoin de développer ; du moins pour l’instant. L’injustice sociale se maintient, si on s’en tient au coefficient de Gini qui reste stable autour de 0.4. Mais au dire de Garga Bakari, sous-préfet de l’arrondissement de Douala 2eme, elle s’aggravera car au Cameroun « l’époque de l’Etat-providence est révolu. » C’est chaud. Et comme si tout cela n’était pas assez, Blatter nous a mis dans la poule de la mort au Brésil. Manque de respect !

« Chez nous tout le monde est patron, chacun se dit grand. » Et on assume, en pleine période de réalisation des grandes ambitions qui va se négliger ? Ma jeunesse 237 est une Génération aux Grandes Ambitions. Dans les réseaux sociaux, tout le monde est CEO, founder ou président. Oui Patou, le vocabulaire et ses mots à la mode ont changé, mais les temps n’ont guère changé, chez nous tout le monde est patron.

 « Diplômés au chômage, illettrés au boulot. »  Prince Eyango s’adressait ainsi à Patou. 25 ans après, je vois des amis ayant bravé le babillard pour finir avec succès leur cursus de licence ou maîtrise, mais aujourd’hui se tournent vers l’obtention d’un doctorat dans le système D. Diplômés ou  illettrés, je crois bien que le chômage touche tout le monde. Notre chère Patrie enregistre un taux de chômage officiel au-delà des 40% ! Une jeunesse en mosaïque de rêves brisés et de destins bafoués. Au vu de cela, ma tête me fait… Mon cœur me fait… Le pays est palla palla et ça c’est ni la faute à Ibn Saleh Ibrahim ni à son successeur.

« Le service public devient votre propriété. » Toutes les histoires de détournement de deniers publics nous montrent que pas grand-chose a changé depuis Soul Botingo. Mais va-t-on vraiment en vouloir au douanier ou à Madame le Magistrat qui usent de leur droit de signature pour se remplir les poches pendant que l’élite gouvernementale siphonne l’argent du peuple en grande pompe ? Oui. Tellement les plans d’expropriation de deniers publics sont élaborés qu’on parle déjà de détournements de fonds publics camerounais vers les Iles Caïmans. Un peuple aux grandes ambitions, même les bandits en col blanc ont suivi le mot d’ordre du Prince. Nul ne s’étonnera donc que depuis le point d’achèvement en 2006, le Cameroun se rendette lentement mais surement et que cet endettement ne profite pas toujours aux populations. Ne me parlez guère de l’Épervier du Prince. Car l’épervier est un animal cruel et avide qui n’attaque que des êtres bien plus faibles que lui.

« Je n’ai pas de galon, je n’ai pas de pouvoir. » Celle-ci est pour tous mes BIRois. Récemment un BIRois a menacé un pote à moi de lui administrer des fessées si l’ami ne coupait pas les contacts avec la sœur du BIRois en question. Les BIRois font leur boucan mais y a pas que Boko Haram qui se fout d’eux. Le pote en question m’a ainsi dit : « S’il savait que sa sœur paie le transport pour venir tuer… » Ah, mes chers BIRois, tellement vous vous êtes servis du pouvoir que vous confère vos galons à tort et à travers que vous avez fini par travestir votre propre pouvoir.

« Toute une éternité pour être servi, des mois et des mois pour signer un dossier. » Selon les statistiques de la Banque Mondiale, les Camerounais attendent en moyenne 30 jours pour l’obtention d’un permis de construire, 43 jours pour une connexion d’électricité, et  plus de 70 jours pour un branchement de la Camwater ! Il n’y a pas si longtemps que ça j’ai encore eu ma dose. J’ai passé tout l’après-midi dans le bureau du cadastre à Bafoussam sans savoir en fait ce que j’attendais. Et il n’y avait pas de file d’attente et les fonctionnaires ne semblaient pas crouler sous le travail. En fait, ce n’est même pas attendre le problème, mais la vanité de l’attente. Attendre sans vraiment savoir ce que j’attendais. Oui j’aurais pu déposer un caillou sur le dossier pour éviter que les papiers ne s’envolent, oui j’aurais pu mettre un peu d’huile pour bien faire tourner la machine. Oui Patou, en un quart de siècle rien n’a changé. Le mépris envers les usagers qui ne déposent pas de caillou sur le dossier est toujours de mise dans nos services publics.

On dirait donc qu’un quart de siècle plus tard, les maux décriés par Prince Eyango restent plus que d’actualité, avec Boko Haram en plus. Mais Patou, je ne désespère guère. Car je crois en mon Cameroun. Un Cameroun fier et optimiste qui vibre à la Panafricaine. Voilà pourquoi ce matin de 20 mai, avant de sortir traquer mes rêves, j’ai écouté, réécouté, et réréécouté Tchana Pierre et les Béninois du Poly Rythmo nous disant, il n’est jamais trop tard. Oui, Patou, il n’est jamais trop tard.

Bonne fête de l’Unité à toutes et à tous !

yk

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