Culture Africaine: Lire L’Os de Mor Lam en 2013

Ces derniers temps, j’ai reçu coups de fil et messages m’annonçant « y., tu es tonton ! » Les potes qui deviennent mamans et papas, mais que c’est beau ! En me demandant quelles histoires mes amis Ivoiriens, Camerounais, Togolais et autres pourraient lire à leurs enfants le soir, à défaut de celles de Vercingétorix, Siegfried ou même celle de Mu Guiying, j’ai repensé aux vieux contes de l’époque. C’est ainsi que je me suis mis à relire des bijoux comme « Les  nouveaux contes d’Amadou Koumba » de Birago Diop. Au courant des prochaines semaines et mois, j’essaierai, selon mes disponibilités (ah oui, vie de thésard oblige), de vous faire part de façon à peu près régulière de ma relecture de ces chefs d’œuvres de la culture africaine. Aujourd’hui j’aimerais partager avec vous quelques pensées sur « L’Os », certainement un des contes les plus connus de Birago Diop, vu que ce conte est aussi apprécié comme pièce de théâtre.

L’Os c’est l’histoire de Mor Lam et de sa cupidité. Un homme qui se fait enterrer vivant juste parce qu’il n’a guère envie de partager un os moelleusement cuit avec Moussa, qui de surcroit est son frère de case. Même si ces thèmes de l’égoïsme et de la cupidité font le socle du conte, j’aimerais néanmoins m’attarder sur deux autres thèmes tous aussi intéressants : les traditions et le rôle de la femme.

A travers la relation entre Mor Lam et Moussa, deux frères de case, c’est-à-dire deux êtres qui ont passé ensemble les rites d’initiation, L’Os aborde le thème de la tradition et de ses contraintes. Ces contraintes qui font de nous de vrais prisonniers de la tradition. Pour reprendre les mots de Birago Diop, nos traditions sont « plus fortes que l’amour fraternel, plus tyranniques que l’amour paternel » et on ne peut les « transgresser sans déchoir aux yeux de tous. » Au vu de cela, on pourrait très bien se demander quel sens prend une expression comme « vivre sa vie » dans un contexte africain, où l’individu est perpétuellement défini dans un contexte purement communautaire ? Sommes-nous, Africains, libres ? Esclaves de nos traditions ? Question à cogiter dessus. Ne me demandez pas la réponse. J’ai peut-être ma petite idée sur la question, mais rien de vraiment solide. Sorry.

Quant au thème de la femme, force est de constater qu’Awa, l’épouse de Mor Lam, laisse son mari se faire enterrer vif, s’alignant ainsi sur ses abstruses positions. Deux hypothèses (ou certainement plus) s’y dégagent. Primo, Awa agit-elle juste dans le respect de la liberté (de choisir) de son mari ? Elle aurait ainsi décidé de ne point interférer dans les décisions d’un être responsable de ses actes. Segundo, Awa agit-elle juste par obéissance envers son mari ? Nous avons ici l’image de la femme qui n’a littéralement pas droit de parole dans son foyer, si ce n’est pour dire à son époux que le repas est prêt. L’expression « veuve docile » à la fin du conte laisse entrevoir que l’auteur pencherait plutôt pour la deuxième hypothèse. Ainsi, le conte nous montre de façon assez tragique les conséquences d’une obéissance totale de la femme à son mari. Awa et son mari aurait eu meilleur sort si cette dernière avait opté de ne pas obéir à son mari. Remettant le conte dans son contexte temporel (fin des années 50 du siècle dernier), on pourrait éventuellement y voir Birago Diop lançant un appel pour une reconsidération des relations femmes-hommes.

On pourrait ainsi conjecturer que Mor Lam mourut peut-être à cause de l’obéissance absolue de sa femme ; ou peut-être parce qu’il voulut transgresser les traditions en essayant de ne pas partager son os avec Moussa, son frère de case. Mais il est bien plus tenable de conclure que  Mor Lam fût enseveli vif à cause de son égoïsme et de sa cupidité.  Et nous alors ? Sommes-nous prêts à partager avec nos sœurs et frères ? Sommes-nous le soutien dont elles/ils ont besoin dans leurs projets respectifs ? Sommes-nous les gardiennes et gardiens de nos sœurs et frères ? Ou nous terrons nous dans un égoïsme morlamesque, c’est-à-dire un égoïsme qui finira certainement par avoir raison de nous ? Telle est aujourd’hui ma relecture de L’Os.

A travers ces quelques lignes, j’espère avoir convaincu les plus sceptiques d’entre vous qu’une  (re)lecture de nos classiques s’impose. Non seulement par souci de travail identitaire (même si tel travail s’avère terriblement nécessaire en ces temps de guerres culturelles), mais surtout parce que ces chefs d’œuvres continuent à être de vrais recueils d’idées et d’inspiration même dans notre contexte contemporain. Bref, nous intéresser à ces histoires venus du temps où « le poulet n’était pas encore à la mode », c’est tout gagner.

 

Quelques proverbes tirés de « L’Os » :

-     S’il avait le ventre derrière lui, ce ventre le mettrait dans un trou.
-     Si la cupidité ne t’a pas entièrement dépouillé, c’est que tu n’es vraiment pas cupide !
-     Quand ramasser devient trop aisé, se baisser devient difficile.
-     Faire un visage renfrogné comme une fesse découverte à l’air frais du matin.
-     L’on ne ferme pas sa porte au nez de qui y frappe et encore moins à un frère-de-case.
-     La terre n’est pas encore froide, le premier coq n’a pas encore chanté.

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